Octobre 19 : Bophal, Seveso, Toulouse, Rouen…

L’annonce du nombre de victimes d’un accident industriel marque le début d’une longue et triste énumération de l’effrayante liste chiffrée des conséquences, qui ne s’arrêtera même pas avec le décompte des enfants en détresse, mal formés et handicapés qui subiront les effets pendant les générations à venir.

Les époques et les lieux varient, rarement les scénarios, très similaires. Une industrie essentielle mais potentiellement dangereuse et reconnue comme telle, installée par précaution dans une zone à l’époque isolée, devient au fil du temps une simple pièce du puzzle urbain.

Inamovible, reconnue dangereuse mais très surveillée, elle est perçue comme un mal nécessaire, alors qu'elle reste un volcan potentiel, un monstre en cage.

Elle est si surveillée, croit-on et depuis si longtemps, qu’elle en est devenue amicale. Mais tôt ou tard, les routines se grippent, les limites sont franchies, les calculs dépassés et elle connaît brutalement une défaillance. Une explosion précède un incendie, les nuages noirs et les vapeurs suffocantes rappellent d’un coup qu’il aurait fallu laisser l’endroit reclus.

Le combat, la plupart du temps mené par les pompiers de la ville, est généralement couronné de succès en quelques heures ou quelques jours. Les flammes sont éteintes, les risques de répliques jugulés, les poussières retombent sur la désolation, les volutes malsaines se dispersent, en cercles ou en ovales concentriques, couvrant les immenses surfaces voisines, zones industrielles, villes, champs, espaces « protégés » des alentours.

Viennent ensuite le comptage, la recherche des victimes proches ou éloignées, la fouille des décombres. Invariablement aussi, les messages véhiculés sont les mêmes, on pensait le site sain et fiable, l’accident était peu ou pas prévisible, si des négligences coupables sont observées, une grande sévérité sera appliquée et d’ailleurs s’il faut appliquer des normes encore plus drastiques, elles seront édictées.

Mais c’est alors que pour les survivants, personnels, sauveteurs et riverains, commencent les phases d’incompréhension et d’effrois : à quel point sommes-nous contaminés, que vont devenir nos enfants, nos cultures, notre air, l’eau, la nourriture est-elle encore consommable, pourquoi nous avait-on caché les périls connus ?

Et rapidement, les inquiétudes se transforment en colère, les interrogations se condensent en une seule question très simple : pourquoi les responsables mentent-ils ? En fait ils ne mentent pas, ils sont comme tout le monde, ils ne savent pas, se réfugient dans les protocoles et les procédures, attendent des relevés, des mesures, des expertises tout en se confrontant à un phénomène nouveau, peu enseigné par la machine technocratique : une foule intelligente, documentée, accédant aux savoirs, mais malheureusement ductile et influençable.