Du besoin d'en connaître

Il était une fois, dans une fort jolie contrée, un sympathique magnat de la finance, réputé pour sa sagesse, ses ronds de jambe et ses rendements.

Afin de faire fructifier ses relations, ses affaires et ses relations d’affaires, il décida d’organiser une réception grandiose pour exposer, dans un écrin de verdure bien taillé, le Club House d’un golf prestigieux, ses nouvelles idées sans risques et sans grands efforts pour engranger de souriants bénéfices.

« Mes amies, mes amis - déclama sans ambages le grand ponte à ses affidés - ce cultissime pays maritime, aux vieilleries typiques, réputé pour son soleil, ses bateaux, ses danses et son immobilier foisonnant, représente pour nous l’Eldorado des placements. Merci de me suivre dans cette joyeuse et fructueuse odyssée. »

Acclamations fournies, déballages de chéquiers, petits fours et repas de fête. Une camionnette diesel, au moteur réputé sobre et propre, livra des plats typiques, à base de bœuf haché.

Las, tout s’effondra. Magnat en prison, pays en faillite, investisseurs siphonnés, véhicule en examen et viande de cheval. Rien n’était vrai, annonce sincère ou contrôle fiable. Siècles d’incarcération, pertes fiduciaires, poumons en berne et intestins pollués furent les seuls tangibles résultats.

Incroyable fable, n’est-il pas ? Comment, à la grande période du scepticisme Roy, pourrait-on se faire leurrer à ce point ?

Pour que de telles énormités existent, il faudrait que les outils de contrôle s’avèrent à ce point impuissants qu’ils soient soupçonnables de complicité. Notre époque est-elle si folle qu’elle se définisse par les manifestations néfastes de ses technologies et les scandales qui la secouent ?


 

Une petite histoire de synthèse

Ce serait oublier que l’histoire est jalonnée de cas similaires, de tout temps, avec d’autres protagonistes, moyens ou répercussions.

Les déroutes financières, les mensonges d’États, les tromperies sur la marchandise, les accidents techniques et les fraudes ne datent pas d’hier, ni d’avant-hier, ni d’avant.

Pensez-y avant d’acheter du Mammouth !

Dès qu’il s’agit d’esclandres sanitaires et alimentaires, de défauts de marquages, de dates de péremption truquées, de contenus et proportions fausses, de tricheries sur les prix ou le respect des normes, de masquage des réalités, nous avons les moyens de dépasser allégrement les records de nos prédécesseurs.

Conséquence palpable, nous marinons dans la bauge de la grande suspicion. Le consommateur sait ou croit le savoir : ce qu’il achète est dans une proportion croissante, qualifiable de faux et de mensonger.

"Ils" nous font avaler des trucs chimiques pour la croissance de bêtes difformes et de légumes à la suspecte beauté vénéneuse, sans que l’on sache si tout cela est bon pour nous.

Dans la riante période de règne de l’information juste et pléthorique, les bons produits, sains, goûteux, fiables et à bons prix, font-ils les timides ?

Une étude assez récente[1] sur la confiance alimentaire nous renseigne sur l’état d’esprit général : si une vaste majorité de personnes sondées, 76 %, restait confiante, la part des inquiets avait augmenté de 8 %, en l’espace de deux ans.

De plus en plus d’acheteurs se plaignent de se sentir vaguement floués lorsqu’ils ne redoutent pas d’être empoisonnés.

Un sentiment fort et partagé sur la plupart des marchés de pays développés, en dépit d’efforts réglementaires constants et tatillons et de la lutte tenace des associations de consommateurs.

Cette impression minore l’influence réelle des contre-mesures que représentent les découvertes des journalistes d’investigation ou des activistes, sites et forums, pratiquant l’inspection à grande ou petite échelle.

Pratiques obscures des industriels, concentration des moyens de productions, perte de la proximité entre le préparateur et le client, éloignement des sites de production et de distribution, tensions sur la chaîne de transport, toutes ces pratiques concourent à détruire le lien de confiance personnalisé qui existait, ou était réputé tel, avant, quand tout était mieux mais que rien n’était sûr.

[1] TNS Sofres 2014 : L’alimentation en France.

Le consommateur n’est plus un optimiste.

Le plaisir de contempler des rayons chargés à perte de vue de denrées variées, aux prix justes, la joie innocente des courses aux heures de pointe, en poussant vigoureusement un chariot surchargé, les doux moments des années de grasse opulence prodiguée par la civilisation de consommation, font place à un scepticisme teinté d’effroi devant la dangerosité grouillante dans le panier de la ménagère.

Le problème est d’envergure, n’en doutons pas. Ce qui est reproché au système consumériste est vrai, il existe de mauvaises histoires de fraudes et d’abus, tout autant que faux, ou souvent surestimé.

Les contrôles existent, grâce à cela, les fraudeurs sont dépistés, les sanctions tombent, celles des consommateurs comme celles de la justice.

A tel point que l’on se demande quelle marque connue ou industrie soucieuse de son renom aurait intérêt à frauder massivement et consciemment, au risque de se voir dotée des carcans numériques et exposée en temps réel sur la place publique, virtuelle et infamante, des réprouvées ?

Aucune, toutes ?

Les réponses sont compliquées, les processus le sont, les réglementations encore plus. Chaque année qui passe dépose sa nouvelle couche d’autorisations ou d’interdictions, de limitations et de contrôles, en plaquant une strate de fortes recommandations tant sur les traitements, les substances, que les taux et ainsi de suite.

La complexité chère aux « Chaoticiens » et indispensable aux législateurs, est-elle l’écran de fumée du bon vieux dicton qui enseigne de façon à peine crapuleuse : "tout est permis tant que l’on ne se fait pas prendre" ? Ensuite ? Il suffit d’avoir un bon avocat.

L’approvisionnement d’antan réputé simple et direct est un souvenir fumeux qui sert à nous faire oublier que celui-ci était tout bonnement dangereux.

Par manque de connaissances et de tests, les pratiques sanitaires aboutissaient à de véritables catastrophes, des empoisonnements, des dysenteries, des disettes puis des famines, amplifiant dramatiquement la mortalité des populations.

Il reste à mettre en place les solutions qui rendront compatibles la consommation de masse et la sincérité alimentaire. Un sujet d’actualité qui reste l'objet d’un très grand effort d’organisation et de communication des grands de la distribution.

L’agriculture change, n’ayons pas peur !

L'agriculteur du futur est le meilleur ami du consommateur, l'échange sera une symbiose harmonieuse et épanouie, pour autant qu'il lui soit donné les moyens d'exister tel qu'il le souhaiterait : avec passion, sens de la qualité et n'oublions pas, un attachement passionné à ses produits. 

Du fait des progrès des sciences du vivant, le futur de l’industrie agroalimentaire est présenté comme empli de méthodes de production très avancées technologiquement. De celles qui se concentrent sur l’essentiel, les viandes ou les légumes non embarrassées de ce qui en constituait l’environnement traditionnel : les bêtes, les champs et même la terre !

Pour ce qui est des fruits et des légumes, l’évolution est amorcée. L’hydroponique est considérée comme une façon de faire une perfusion de bonnes choses. Il ne reste qu’à passer la musique douce idoine. La culture hors-sol est admise, voire plébiscitée pour ses rendements et son respect des goûts.

La culture sous hangar n’est pas récente, elle a d’abord concerné les champignons et les endives, le soja, tout ce qui n’a pas réellement besoin de la lumière du soleil.

Puis elle s’est étendue industriellement pour la plupart des légumes. Trouver des salades cultivées en pleins champs nécessite d’aller les récolter dans les fermes pédagogiques.

La méthode est annoncée comme précurseur de l’agriculture localisée au plus près du consommateur. Les grandes métropoles sont en passe d’en faire un argument très chic. Avoir son jardin potager au dernier étage de son immeuble est motivant, sous réserve de contrôler la qualité de l’air et de l’eau.

L’élevage urbain engendre à l’opposé des réactions de rejet ou de scepticisme amusé sauf peut-être pour les poules, en grande partie à cause des œufs.

Le bétail des villes, même miniaturisé ne semble pas être un axe porteur, il n’existe pas beaucoup de projets pour des clapiers, des stabulations ou des porcheries urbaines, sans même aborder la question des abattoirs. La tendance serait plutôt la reconversion des sources carnées de protéines en animaux de compagnie.

Pour les amatrices de bidoches et autres férus de grillades, répugnant au sacrifice, il va falloir attendre quelques années avant de pouvoir acheter des steaks sans bovidés ou des suprêmes de volaille sans gallinacés. Leur réalisation expérimentale est provisoirement trop chère, plus que celle des similis en soja.